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vendredi 28 septembre 2018

Me Abdoulaye Tine: «La gouvernance de Macky est une promesse non tenue et un espoir déçu»

Me Abdoulaye Tine: «La gouvernance de Macky est une promesse non tenue et un espoir déçu»

 
Avocat au barreau de Paris, professeur de droit international à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, président de l’Union Sociale Libérale (Usl), Abdoulaye Tine, candidat à la présidentielle du 24 février 2019, livre une critique sévère du manque d’audace du Président Macky Sall et de son programme de développement du Sénégal, dont l’horizon temporel laisse douter. La vision politique axée autour du sénégalais, l’État de droit sont restés lettres mortes à l’aune de la gouvernance du Président de l’Alliance pour la République et de Benno Bokk Yakaar.

Me Abdoulaye Tine est-il toujours dans la logique de se présenter à l’élection présidentielle du 24 février 2019 ?

On est dans la logique de présenter notre candidature à la présidentielle de 2019. Parce que, c’est le sens de notre engagement. Il se fonde sur une nécessité de faire révolutionner le système politique sénégalais. Ce qui passe incontournablement par la création d’un cadre nouveau, qu’on a voulu mettre en place, d’un parti qui est aussi porteur d’un projet social libéral que nous entendons à travers un projet national. Effectivement, on a la ferme volonté de présenter notre candidature pour porter l’idéologie et les couleurs du parti de l’Union Sociale Libérale (Usl). On n’est pas un parti qui cherche à rallier. Ceci étant, on est conscient qu’on doit construire une dynamique unitaire et d’ailleurs dans les jours à venir, nous allons lancer notre propre coalition.

Avec et autour de qui ?

Autour de notre formation politique. Ce sera une coalition très large qui va intégrer les partis politiques, des citoyens tout court, des associations de développement mais également des membres de la société civile.

Une certaine presse indique votre proximité avec Malick Gackou du Grand Parti…

Je tiens à préciser que je n’ai jamais eu de pourparlers ou de contact. Je vois dès fois la presse qui me met en parallèle à chaque fois que je fais une déclaration tout de suite avec Malick Gackou. J’avoue que j’ignore à ce jour les motivations mais quoi qu’il en soit, moi je suis conscient d’une chose que toute l’opposition, même si nous n’avons pas les mêmes partis, ou les mêmes motivations pour aller à la présidentielle, on est tous du même bord. Même si on doit converger vers le même objectif, il arrivera un moment où effectivement il y aura forcément un ralliement si on est sincère ou si on déclare notre engagement. Je ne suis pas d’avis, contrairement à certains qui pensent que les candidatures multiples vont faciliter l’élection au premier tour du Président. Je suis convaincu aujourd’hui que chacun des leaders politiques à une bonne raison qui l’a poussé peut-être à vouloir se présenter et qui fonde des idées que ne sont pas celles des autres dans d’autres projets de société. C’est respectable. Nous les respectons là où ils sont, maintenant je pense que le premier tour sera une sorte de primaire pour nous, pour voir qui va véritablement de par l’adhésion des sénégalais sera le mieux indiqué pour challenger le Président Macky Sall et tourner définitivement cette page.

Un parti qui brigue la magistrature suprême se doit d’avoir une représentativité nationale. Est-ce le cas pour l’Usl ?

Depuis le 21 septembre 2016, nous avons reçu le récépissé de notre parti mais nous avions déposé notre dossier depuis 2014. Depuis cette dynamique, nous sommes conscients que la politique est avant tout une question d’arithmétique. Vous avez parlé de représentativité. Depuis lors, nous avons entrepris d’implanter le parti, c’est-à-dire de faire son ancrage territorial. Le Sénégal est très vaste, 14 régions, 45 départements même si on nous les a supprimés, ça nous permet de nous retrouver. Sinon on a 557 communes. Nous avons entrepris d’installer cellule après cellule notre parti. Prenez la région de Dakar, on a essayé d’implanter des cellules un peu partout dans les 50 communes. Aujourd’hui, d’après les statistiques que j’avais ces derniers temps, sur les 557 communes on était à plus de 354 communes sans compter la diaspora. Vous savez, il y a 101 pays où on a une représentation diplomatique qui ne sont pas d’égale valeur, mais à peu près sur plus d’une quarantaine on est représenté. Le parti a créé le mouvement des élèves et étudiants socio -libéraux en décembre 2017. Le parti est représenté aux universités Cheikh Anta Diop de Dakar, à Saint-Louis, à Thiès, Bambey et même à l’Isra. Nous avons voulu également créer un parti avec idéologie et un programme. Et, notre vision, notre dynamique, c’est la nécessité de révolutionner mais de renouveler le personnel politique pour ne pas continuer de faire du neuf avec de l’ancien. On a eu plusieurs alternances, en 2000 et en 2012, et chaque fois cela suscite beaucoup d’espoir. A peine l’espoir et l’euphorie sont passés, on est rattrapé par la dure réalité. Finalement, on a analysé la situation, y compris ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. En réalité, on s’est toujours évertué à faire tomber un régime mais pas de changer un système. Changer un système est beaucoup plus profond. Chaque fois, on s’est retrouvé avec un changement dans la continuité. Pour qu’il y ait rupture, il faut qu’il y ait une césure mais personne ne peut vous matérialiser la césure dans les comportements aussi bien politiques, éthiques que moraux. Pour s’en convaincre, si vous regardez aujourd’hui tous les gens qui se sont engagés, moi j’ai été avocat des victimes des violences électorales, les gens comme Mamadou Diop sont morts parce qu’ils croyaient à la justesse du message que tenaient les leaders du M23, la nécessité de défendre la Constitution contre les manipulations intempestives, aujourd’hui tout ça pour ça.

Concrètement, qu’est-ce qu’il faut véritablement changer dans le système politique de notre pays ?

Plusieurs choses. Nous avons entrepris de former et de faire émerger une nouvelle génération d’acteurs politiques au niveau de l’espace public. C’est très important. Des gens qui auront une certaine vision, qui ne seront pas formater dans les pratiques du passé. Avec le régime actuel, on nous fait croire qu’il y a un changement, mais en réalité c’est le système de Wade qui perdure, exclusion faite du père et du fils à qui on a repris la place. Mais tous les autres ont été repris pour réconforter le pouvoir actuel. Pour le système, il faut révolutionner à plusieurs étapes. Il faut de nouvels acteurs au niveau de l’espace public qui arrivent et changer les comportements. C’est quoi ?

Quand nous avons déposé les statuts du parti en 2014 jusqu’à notre lancement médiatique le 28 février 2017, nous avons été partout à travers le Sénégal pour essayer d’écouter les citoyens. Aujourd’hui, vous dites aux sénégalais : « mais pourquoi vous n’êtes pas dans la politique ? », ils vous disent : « non la politique au Sénégal est synonyme de règlement de compte, la politique est synonyme de complot, de scandale ou d’injure. Moi je ne peux pas me mêler de cela ». Les gens, ce n’est pas parce que le devenir de la Nation ne les intéresse pas mais c’est parce que la manière dont la politique est faite ne les concerne pas. Donc, il faut réconcilier les sénégalais avec la politique et il fallait créer un cadre nouveau. On ne va pas aller ni se mettre dans les anciens partis, ce qui est plus confortable mais il faut créer ce parti adossé à l’idéologie mais aussi porteur de projet social-libéral qui est aujourd’hui une doctrine de l’action, une approche pragmatique. Au Sénégal, on a eu 30 ans de socialisme. C’est pendant le magistère socialiste qu’on a vendu toutes les sociétés nationales avec un désengagement de l’État, la privatisation de la santé, de l’éducation, et voilà quoi tout ça c’est des politiques libérales sous l’impulsion des institutions internationales de Bretton Woods. Alors Wade quand il est arrivé, on disait qu’on avait à boire et à manger avec un ultralibéralisme. Mais il n’y a pas un président plus socialiste que Wade. Ce qui veut dire que la vérité se trouve entre les deux…

N’êtes-vous pas alors dans le centrisme ?

Non ce n’est pas le centrisme. Si vous faites du centrisme, cela veut dire que vous avez un pied la et un autre là-bas. Non, nous, on veut forger une nouvelle voie. C’est que les sénégalais aujourd’hui sont arrivés à un stade où ce n’est plus leur problème que vous soyez socialiste ou libéral. Le sénégalais a des problèmes. Ce qui importe pour lui, c’est de voir quelles sont les solutions concrètes et opérationnelles que vous allez lui présenter. Aujourd’hui, nous avons estimé que cette approche pragmatique de la vison sociale-libérale de la politique qui ne repose pas sur les dogmes est la meilleure manière de faire avancer un pays.

Pourquoi ?

Aujourd’hui, vous dites que je suis socialiste et tout cela mais regarder la Russie, ils ont même organisé la coupe du monde. Il n’y a pas plus capitalistes que les Russes. On me dit que vous faites du socio-libéralisme comme Macron, mais je fais le contraire parce que là-bas ils estiment que l’État est trop présent et il faut qu’il se retire. Non ! Moi, j’estime qu’il n’y a pas assez d’État dans notre pays.  Vous allez à l’hôpital, mais les gens vont mourir parce qu’ils n’ont pas de médicaments. C’est scandaleux ! Personne ne doit mourir parce qu’il n’a pas d’argent. C’est scandaleux ! Le premier des droits de l’homme, c’est le droit à la vie. Et la jouissance à ce droit prélude à tout le reste d’une certaine manière. Aujourd’hui Macky Sall nous parle de Train Express Régional (Ter), un Sénégal émergent en 2035, mais d’ici-là il faut que les gens mangent et boivent. Il faut recentrer les priorités sur l’homme. Et c’est pourquoi je dis, le projet social-libéral que nous avons va favoriser des politiques publiques avec l’expression de la liberté d’industrie qui va créer des entreprises. Ce n’est que comme ça qu’on peut créer une richesse.
On ne peut en redistribuer sans prendre le temps au préalable d’en créer. Même vous pour aider vos familles, vos proches, il a fallu faire des sacrifices, des études, créer des richesses pour vous-mêmes et après en redistribuer. L’État doit fonctionner comme ça. En résumé pour vous dire par rapport à la pertinence du projet social-libéral, à notre sens, il faut créer les conditions pour préserver les libertés économiques mais en même temps avoir l’existence de justice sociale. L’autre aspect que j’allais préciser est que nous avons créé des laboratoires d’idées parce que l’autre constat, en dehors des citoyens, est que les intellectuels avaient quitté la sphère de la politique pratiquement aux premières années des indépendances. Ce qui savent, s’ils ne sont pas à l’intérieur de ces appareils politiques, ces appareils n’ont aucune chance de théoriser les changements.

7 ans après, que vous inspire la gouvernance politique de Macky Sall ?

La gouvernance de Macky Sall pour moi, pour les sénégalais, est un engagement non tenu mais aussi c’est un espoir déçu. C’est une promesse non tenue et un espoir déçu. Parce qu’il a fait campagne sur un programme très très clair qui s’appelait à l’époque «Yonu Yokouté». On nous disait dans ce programme qu’il va créer tant d’emplois, qu’il va mener tel programme économique, telle politique sociale et vous allez voir les conséquences. Il y a des engagements qui étaient quasi chiffrés d’une certaine manière. A peine arrivé au pouvoir, on a commencé à nous servir un tout autre discours. On nous parle plus de «Yonou Yokouté», on nous parle de Plan Sénégal Émergent. Macky Sall a fait campagne sur un programme social. Aujourd’hui, comme son prédécesseur, il ne privilégie pas l’homme mais il est centré sur les infrastructures. Pour Macky Sall, le plus important c’est qu’on va fermer les yeux, on laisse souffrir, on laisse mourir et, peut-être, d’ici 2035 ça ira mieux. Rien n’est moins sûr. Si vous faites campagne, vous êtes élu, vous n’avez pas plus de droit que les gens qui sont en train de souffrir à l’hôpital.
Ces gens ont le droit de se soigner.
On préfère nous détourner de ces priorités et on fait comme si tout allait bien. On va faire des Ter, des aéroports ainsi de suite. La gouvernance de Macky Sall est une déception pour tous les sénégalais parce que c’est l’exact contraire qui avait sous-tendu sa vision, en tout cas sociale qui disait qu’il allait mettre le social en avant. C’est pourquoi nous, là où il propose les Plan Sénégal Émergent, nous avons toujours soutenu depuis la conférence de Paris que nous avions organisée pour dire qu’il y a tellement de milliards qu’on ne sait pas si un Sénégal convergent ne vaut-il pas mieux qu’un Sénégal Émergent. C’est deux notions s’affrontent dans les relations internationales.
La convergence économique, c’est qu’on privilégie l’homme dans toutes les visions. Les autres ont privilégié les agrégats.
On nous parle de la croissance et le résultat, il est là. On nous parle d’une croissance de 7%, mais personne ne peut vous matérialiser le changement positif que cette production ou supposée croissance à créer. Quand on nous dit qu’il a créé des bourses de sécurité familiale, c’est bien. Mais quand on nous dit qu’on a créé pour tout le monde, vous voyez qu’il n’y a pas un sénégalais qui peut vous dire, aujourd’hui, quels sont les critères qui préludent.
Donc, il y a une rupture d’égalité devant les deniers publics tout simplement. Et personne ne peut vous dire si vous la perdez, voici les voies de recours. Pareil aussi pour les rares réalisations sur le plan social : la couverture maladie universelle. Si tenté que les mots puissent avoir un sens, une signification de l’universalité veut dire que c’est tout le monde sans exclusive. C’est une couverture qui est faussement universelle quand vous regardez. Effectivement, aujourd’hui, personne ne peut vous dire sur quelle base les gens sont choisis.
Est-ce que c’est des revenus ? Est-ce que c’est par affinité politique qui a préludé à la distribution ? Et, en contrepartie ces gens qui sont détenteurs, qu’est-ce qu’ils doivent ? Est-ce que c’est une loyauté sans faille ? Est-ce un engagement électoral ? Les sénégalais se disent que ce président né après les indépendances s’est détourné des priorités sociales pour effectivement être dans des schémas qui ont conduit l’Afrique là où il est. Le Plan Sénégal Émergent vendu par le même cabinet au Gabon, au Burkina, à la Côte D’ivoire, tous ces pays-là n’a pas de sens. C’est même une injure à l’intelligence des africains. Aujourd’hui, on a de brillants économistes, des sociologues, capables de vous produire un projet de développement. En plus de cela, nous africains, nous comprenons des choses que ceux du cabinet ne peuvent pas comprendre.
C’est la logique locale. On est convaincu que les sénégalais, aujourd’hui, savent absolument ce qu’il faut pour eux, pour que les choses aillent de l’avant. On a une parfaite connaissance du pays. Maintenant il faut des politiques publiques territorialisées. C’est pourquoi, nous avons créé l’institut public socio-libéral.
Nous avons fait le lancement au mois de mars 2018 à la Place du Souvenir et un autre laboratoire d’idées à Paris, aux États-Unis un autre à Hong-Kong, pour permettre à tous ces sénégalais qui ont une compétence, qui vivent dans la diaspora de participer à la co-production de notre projet, à la co-production de la solution. Nous n’allons ni importer, ni imposer. Nous allons co-construire.

Quels est le regard posé par vos confrères de l’Hexagone sur la justice de notre pays ?

C’est une situation terrible de la démocratie et de l’État de droit. Ici, que ce soit en 2000 ou en 2012, les gens s’attendaient à finalement qu’on ait une justice qui fonctionne. Le droit sans la justice est parti et jusqu’à présent on a la justice sans le droit, c’est-à-dire la politique d’une certaine manière.
Moi déjà en 2013, j’alertais sur l’inefficacité des éventuels jugements rendus par la Crei. Il n’existe nullement dans le droit français ou monégasque le délit d’enrichissement illicite.
Tous les gens qui mériteraient d’être poursuivis ne sont pas poursuivis. Après Karim Wade, la Crei n’existait plus alors que lui-même (Macky Sall, Ndlr) a posé son coude sur certains dossiers. Pourquoi il n’a pas fait arrêté les autres, c’est pour vous dire que finalement on s’est servi de la justice comme un outil, comme l’ouvrier qui a sa boîte à outils. Et pour casser tel on utilise tel outil. C’est lamentable, c’est une régression.

Pour l’affaire Khalifa Sall, c’est pareil. Alors que même la procédure n’est pas définitive, on l’a révoqué de son mandat de maire. Mais si demain la cours de cassation le lave, qu’est qu’on va faire ? Si vous avez la possibilité de le révoquer, vous n’avez pas la possibilité de le réintégrer et là on va lui trouver un remplaçant. Cela veut dire que dans leur tête, il ne peut pas y avoir d’issue.

C’est un droit pour lui d’avoir un recours effectif ou une réversibilité. C’est des choses regrettables et notre ferme intention est d’arrêter toutes ces dérives, de restaurer l’État de droit, de réaffirmer avec force les principes démocratiques pour que le Sénégal puisse redevenir cette exception d’antan. Jamais d’ailleurs dans l’histoire politique du Sénégal, un régime n’a été condamné autant de fois par les juridictions internationales. C’est grave !

Par Abdoulaye DIOP 24heures



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