C'était il y a huit ans à Dakar : trois rappeurs et trois journalistes créent Y en a marre, un mouvement de la société civile qui voulait réveiller la jeunesse sénégalaise, et au-del,à toute la jeunesse africaine. À Ouagadougou, à Kinshasa, à Goma, Y en a marre a fait de nombreux émules et a contribué à des avancées démocratiques. Aujourd'hui, Fadel Barro, le coordonnateur des premiers temps du mouvement, cède la place à l'un de ses camarades, Aliou Sané. Quel est son bilan ? Que va-t-il faire ? En ligne de Dakar, Fadel Barro répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
Fadel Barro : Rester engagé
RFI : Quelle est l'action de Y en a marre dont vous êtes le plus fier ?

Fadel Barro : Je repense toujours à ces jeunes de Bignona. Une semaine après, la naissance du mouvement Y en a marre, je découvre à la télé qu'il y avait des jeunes qui s'étaient organisés et qui avaient fait une petite marche jusqu'à la préfecture pour exiger la paix en Casamance et quand j'ai vu ça, je me suis dit que ce mouvement-là avait de l'avenir.

Il y a la Casamance puis il y a Dakar, votre combat contre le projet de troisième mandat Abdoulaye Wade, c'était en 2011, c'est quand même un moment fort de votre histoire non ?

Oui, c'était un des moments forts, c'est le moment le plus spectaculaire. C'est quand nous avons contribué le 23 juin à faire reculer le pouvoir Abdoulaye Wade et sa tentative de modification de la Constitution. Tout le combat qui s'en est suivi pour empêcher ce troisième mandat. Mais surtout aussi, c'est de voir que ce mouvement-là, très tôt, a fait des émules un peu partout en Afrique, et de voir des jeunesses africaines s'organiser autour de mouvements comme Filimbi, comme Lucha, comme Balais citoyens, et comme au Soudan du Sud partout, ça me rend aussi un peu fier.

Peut-on dire que ce combat contre un troisième mandat que vous avez mené à Dakar en 2011, a fait école à Ouaga en 2014, et à Kinshasa en 2018 ?

Chaque pays dans ses réalités sociopolitiques, s'est organisé. Oui, on a vu dans le cadre du Balai citoyen au Burkina Faso, que les jeunes se sont organisés. Des artistes et des journalistes, des jeunes tout court, se sont organisés, ont contribué à empêcher Blaise Compaoré d'avoir un troisième mandat, oui, c'est extrêmement important, mais c'est surtout quand il y a eu le coup d'Etat du RSP par le biais du général Gilbert Diendéré, que les gens sont sortis dans la rue, et ils ont manifesté en face des kalachnikovs, ça, ça donne de l'espoir. Au Congo aussi, nous avons été arrêtés là-bas avec aussi d'autres membres du Balais citoyens pour lancer le mouvement Filimbi.

Et depuis 2015, le président Kabila a essayé avec plusieurs stratégies, il a fait le glissement, il a tout fait pour avoir un troisième mandat, pourtant il ne l'a pas obtenu parce que, au bout du compte, même si les élections étaient calamiteuses, même si on a vu que les résultats des élections n'ont pas donné les fruits attendus, finalement il n'a pas tenu ce mandat. Même ailleurs, si au Gabon, les gens n'ont pas réussi, même si au Tchad ou au Congo Brazzaville, l'essentiel c'est qu'il y ait des mouvements comme Iyina, comme Ras le bol, comme Ça suffit, partout les jeunes s'organisent et essayent de dire non et se faire entendre.

Alors, vous êtes combatif dans la bataille contre un troisième mandat, on vous sent moins à l'aise dans la bataille pour ou contre un deuxième mandat, je pense à la dernière présidentielle au Sénégal, où on a senti que votre mouvement Y'en a marre risquait peut-être de se diviser entre les pro et les anti-Macky Sall…

Non le mouvement ne s'est pas divisé. Ce qui s'est passé, c'est que le troisième mandat n'est pas un deuxième mandat, qui lui est légal. Le contexte politique de 2012 contre un troisième mandat, c'était pour préserver la démocratie, c'était pour préserver la Constitution. Alors qu'en 2019, Y en a marre a joué son rôle pleinement, en mobilisant les jeunes pour s'inscrire sur les listes électorales, en les mobilisant pour qu'ils aillent retirer leurs cartes d'électeur et qu'ils aillent voter massivement, et ce taux de participation de plus de 66%, nous, nous avons une petite satisfaction là-dessus parce que notre message commence à être compris. Après, comme nous ne sommes d'aucun bord, nous n'étions pas pour un candidat précis.

Pendant la campagne électorale de 2019 un de vos collègues fondateurs, Fou Malade, a participé à la promotion du Train express régional, le TER, qui était l'une des réalisations du président sortant Macky Sall, et certains se sont demandé si ce n'était pas un coup de pouce au candidat Macky Sall…

Non, non absolument rien à voir, d'abord ce n'était pas pendant la campagne, Fou Malade avait été sollicité pour faire de la sensibilisation sur l'électricité pour aider les jeunes, pour que les jeunes soient sensibilisés sur l'électricité qui est utilisée, pour qu'ils ne traversent pas les chantiers. Et il l'a fait, oui, les gens se sont posé des questions, mais il se défend très bien en disant, "je n'ai fait que de la sensibilisation, mais je ne suis pas en train de faire de la promotion du TER comme une réalisation de Macky Sall".

Est-ce que lors de vos assises du 24 mars aux Parcelles assainies, vous avez adressé un avertissement à votre collègue Fou Malade ?

Nous avons discuté et ce qui était intéressant, c'est de poser la question de la vie d'un activiste, de la précarité de la vie d'un activiste, et quelle doit être son attitude vis-à-vis du pouvoir.

Oui, en faitn quand on est activiste comme vous, on ne gagne pas beaucoup d'argent, et quelques fois, il peut y avoir des tentations…

Il peut y avoir beaucoup de tentations, et c'est en cela qu'il faut déterminer les limites, et Y en a marre a analysé cette question avec beaucoup de lucidité et je pense que désormais, on ne risque plus d'avoir ce genre de comportements au niveau de Y'en a marre.

Il y a quelque mois, vous avez créé un blog de réflexion, on vous a dit tenté par l'idée d'être candidat à cette présidentielle de 2019, finalement vous n'y êtes pas allé, mais peut-être avez-vous d'autres projets, est-ce pour cela que vous quittez le poste de numéro un de Y'en a marre ?

Non, il y a beaucoup d'histoires qui se racontent… jamais il n'a été question de se présenter aux élections de 2019, le débat ne s'est jamais posé. Ce qu'il y a, c'est que nous estimons qu'on doit être l'exemple du changement qu'on veut voir venir. On ne peut pas porter tous ces discours et ne pas en être l'exemple.

Alors vous passez la main à votre camarade Aliou Sané, mais vous-même, qu'est-ce que vous devenez, vous entrez en politique ?

Non, pour l'instant, je suis encore un membre actif de Y en a marre, et je continue de travailler sous l'aile d'Aliou Sané pour l'atteinte des objectifs de Y en a marre.

Maintenant que vous allez avoir plus de temps, vous allez peut-être pouvoir vous consacrer à autre chose non ?

Oui, une de mes passions, c'est l'écriture, j'aurai plus de temps pour écrire et aussi pour m'occuper de ma famille, de mes enfants, et aussi pour voir la création de nouveaux possibles.

Et quand vous voyez le succès d'un candidat venu de nulle part, comme Ousmane Sonko qui a fait 15% à la dernière présidentielle sénégalaise, est-ce que vous ne vous dites pas qu'il y a un possible politique pour vous ?

Quand je regarde ça, je dis qu'heureusement le travail de Y'en a marre est en train d'être compris, quand je vois qu'aujourd'hui des candidats comme Ousmane Sonko, et d'autres d'ailleurs, étaient en train d'engager encore plus de jeunes dans l'espace politique, d'avoir un discours diffèrent de ce que nous voyons jusque-là, tout ça, c'est encourageant.

Avec peut-être vous-même ? L'Ousmane Sonko de demain pourrait-il être Fadel Barro ?

[Rires] Non, pour l'instant, encore une fois j'insiste, je reste un membre actif de Y en a marre pour les jeunesses sénégalaises, les jeunesses africaines, parce qu'on regarde tout ce qui se passe en ce moment en Afrique, que ce soit au Togo, où on a encore Folly Satchivi du mouvement "En aucun cas" qui est en prison.

Regardez ce qui se passe au Cameroun avec notre camarade Valsero qui est en prison parce qu'il exige d'améliorer les choses, regardez ce qui se passe en ce moment aux Comores où le ministre de l'Intérieur est responsable de toute la violence qui pourrait arriver, ce simulacre d'élection qui fait que les forces civiles sont organisées en conseil national de transition et que les Comores risquent d'être déstabilisés par le fait d'un homme qui veut se maintenir au pouvoir, et personne n'en parle. Il y a tellement de choses à faire sur ce terrain-là que je reste au service de tous ces combats pour faire évoluer les choses à la fois au Sénégal et dans le continent.






RFI



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