Il a été ambassadeur du Sénégal à Conakry à l’époque où Alpha Condé, alors opposant à feu Lansana Conté, était contraint de se cacher pour se soustraire à des brimades qui auraient pu entraîner sa mort. Makhily Gassama analyse, pour Le Quotidien, l’évolution des rapports entre les deux capitales.
Makhily Gassama, sur l’ingratitude d’Alpha Condé : «Le Sénégal l’a sauvé d’une mort certaine»
Vous avez hébergé Alpha Condé, alors opposant au pouvoir de son pays ?

Je ne connaissais pas Alpha Condé. Je n’avais jamais entendu parler de lui. Il paraît qu’il avait été président de la Feanf et qu’il avait été Professeur à la Sorbonne, ce que je ne crois pas du tout, pour y avoir été étudiant. Je n’avais jamais été membre de la Feanf bien que fin des années 1960 et début des années 1970, il m’était souvent arrivé de donner des conférences sur la demande de ses membres dans les villes de province. Je connaissais plutôt le camarade de parti de Alpha Condé, le talentueux dramaturge feu Ahmed Tidjani Cissé.
C’était l’homme de terrain du parti qui avait osé prendre de nombreux risques pour implanter dans les régions un parti politique qui n’était pas officiellement reconnu. A tout moment, il aurait pu se faire arrêter. J’avais de l’admiration pour son courage et ses talents.

Alpha Condé avait passé environ 45 jours avec moi, à la résidence de l’ambassade du Sénégal, encerclée 24h sur 24 par des antigangs, soldats colosses connus pour leur caractère belliqueux et violent. Le bâtiment d’en face, réquisitionné, abritait des soldats postés derrière des canons braqués sur les portes d’entrée du bâtiment de la résidence durant les 45 jours.
L’événement avait été vécu dans la plus grande discrétion, loin des médias, même des médias sénégalais et guinéens, pour éviter tout dérapage. Seule Rfi rassurait régulièrement ses auditeurs en diffusant : «Il (Alpha Condé) est en lieu sûr…»

Et cette petite information, – salutaire – de par son caractère imprécis, avait permis de semer le doute dans l’esprit de la population guinéenne, même chez les décideurs politiques : on pensait à son transfert discret dans une grande ambassade comme celle des Etats-Unis ou de la France, dont la sécurité est assurée par ces pays eux-mêmes et non pas par le pays hôte, ce qui est le cas du Sénégal. Ainsi, toute attaque ou invasion de la résidence du Sénégal par des individus ou des groupes armés constituerait alors une aventure fort risquée. Comment savoir que c’est bien là que se trouvait l’opposant traqué ? Je reconnais que le service rendu par Rfi était énorme.

J’avoue qu’il n’y avait pas beaucoup d’échanges entre Alpha Condé et moi durant les 45 jours de son asile, surtout quand je m’étais aperçu que nous n’avions pas de valeurs à partager en politique et ses approches, dans ce domaine, me laissaient pantois. Je n’aime pas la violence, ni verbale ni gestuelle. Nous avions un ami commun, feu Pierre Mam-boundou, un opposant au régime du Président El Hadj Omar Bongo, un homme cultivé, tout de finesse, un homme qui savait où il allait. Je le donnais souvent en exemple aux amis, en parlant des frasques de l’autre.

On a le sentiment que le Président Condé ne porte pas les Sénégalais dans son cœur. Des raisons qui pourraient justifier ce sentiment ?

Nous avons parlé de la tendresse et du respect que les prédécesseurs du Président Alpha Condé avaient pour le Sénégal. Ce n’était pas feint. Et les Sénégalais leur ont bien rendu la monnaie.

Vous connaissez la place qu’occupe la jeunesse guinéenne au Sénégal dans le commerce de détail et, d’une manière générale, dans l’informel. Et les Sénégalais, comme unanimement, ont adopté ces Guinéens et bien d’autres, œuvrant dans d’autres secteurs, comme des enfants du pays. Entre eux et les Sénégalais, c’est la fraternité sans faille. Quand on est à la tête d’un de ces Etats, il est prudent et sage de tenir compte de ces données.

Ce n’est nullement le cas du Président Alpha Condé. Il semble fiévreusement agrippé à son ego, à tel point que rien d’humain ne peut trouver place en lui. Il semble agir comme si son pays doit vivre dans l’autarcie la plus complète pour son salut.

Les attaques et mesures du Président Alpha Condé ne s’adressent pas au Président Macky Sall, qui semble se rire de ses sautes d’humeur, mais au Sénégal, contrairement au Président Sékou Touré qui s’adressait directement au Président Senghor.

L’opposition entre ces deux hommes était politique et idéologique, et aussi crypto-personnelle. Mais sans Dieu et le Sénégal, le Président Alpha Condé, lui, n’aurait jamais été au poste qu’il occupe présentement à la tête de son pays. Le Sénégal a tout fait pour cet homme qui nargue notre pays sans cesse.

Quant au Président Alpha Condé, le Sénégal l’a sauvé d’une mort certaine en lui accordant l’asile politique. Face à lui, au sommet de l’Etat, le Président Lansana Conté n’était pas le seul bras armé. Ceux et celles qui n’ont pas vécu ce que mes collaborateurs et moi et nos familles avions vécu pendant 45 jours peuvent le contester, mais lui, le Président Alpha Condé, sait bien que les Sénégalais avaient risqué leur vie pour sauver la sienne. De 1958 à nos jours, une telle protection efficace et discrète d’un opposant politique par un pays étranger a-t-elle existé dans une ambassade africaine ?

Et c’était encore, des années plus tard, nos robes noires qui l’avaient arraché des geôles de Lansana Conté. Et pourquoi cherche-t-il à agir avec tant de fougue, tant de haine contre ce pays ? Lui seul, au tréfonds de lui-même, en a la réponse.

Le 3ème mandat qu’il a brigué a été acquis dans la violence et le sang de beaucoup de Guinéens. Cela pourrait-il se justifier, au regard de ce que vous connaissez de l’espace politique en Guinée ?

C’est une aberration qu’aucun citoyen africain consciencieux ne peut tolérer. Comment nous, Africains, parvenons à croire, une fois au sommet des affaires politiques, que nous sommes seuls, sur toute l’étendue du pays, à mériter d’être là où nous sommes, que nous sommes indispensables ?

Lorsque j’ai appris qu’il cherchait à tripatouiller la Constitution de son pays pour obtenir un troisième mandat, j’ai alerté des amis communs dont feu Babacar Touré, qui seul avait réagi. Je sais que ce dernier avait bien pris contact avec lui. Au fait, il fallait s’y attendre. Quand s’agite en nous un ego puissant et aveugle, tout devient possible, car l’ego, à ce degré extrême, étouffe toutes autres valeurs, même si elles sont au service de causes nobles, comme le développement d’un pays pauvre ou l’épanouissement de ses compatriotes.

Le Sénégal avait accordé à l’opposant guinéen l’asile politique dans des circonstances difficiles. Il fallait le faire, car c’était un devoir impérieux. Mais si je savais que cet homme, qui avait bénéficié de cette faveur exceptionnelle de mon pays, sacrifierait un jour tant de Guinéens à un simple troisième mandat, je n’aurais jamais demandé aux hautes autorités de mon pays de m’autoriser à lui accorder l’asile politique : sa vie ne vaut absolument pas celle des dizaines de Guinéens assassinés ou arbitrairement détenus dans les geôles affreuses de son régime. Je sens mon pays responsable de chaque tête qu’il a fait tomber, de chaque soupir de souffrances dans ses geôles. La responsabilité du Sénégal est énorme – hélas ! – dans ce qui est en train de se passer dans ce beau pays du Sahel.
Le Quotidien



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