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mercredi 25 août 2021

Au Cameroun, la pharmacopée des Pygmées et leur santé mises en péril par la déforestation – Le Monde

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Au campement Bella, dans la région Sud du Cameroun, « Docta », le tradipraticien du village, cherche, sac en plastique à la main, les plantes et les écorces nécessaires à la fabrication de médicaments. Au campement Bella, dans la région Sud du Cameroun, « Docta », le tradipraticien du village, cherche, sac en plastique à la main, les plantes et les écorces nécessaires à la fabrication de médicaments.

Quand vous arrivez au campement Bagyeli de Bella, un village situé dans la région Sud du Cameroun, tout le monde est convaincu que vous vous rendez chez Jean Biyiha, plus connu sous le nom de « Docta » (docteur, en français). « Le guérisseur est là », souffle un jeune garçon sans qu’on ne lui ait rien demandé. C’est une question d’habitude. De tout le Cameroun et même de la diaspora, les patients se pressent à la porte de cet homme à la chevelure afro, au cou et aux mains ornés de perles. Empoisonnement, stérilité, fièvre typhoïde, maux de dos, de reins, de dents, maladies cardiovasculaires… Jean Biyiha a remède à tout, ou presque.

Episode 1 Au Cameroun, les Pygmées misent sur l’école « pour sauver » leurs forêts de la destruction

« Tous ceux qui viennent ici trouvent une solution à leur mal, sourit l’homme âgé de 57 ans. Ça fait des siècles que nous guérissons les malades dans ma famille. La médecine traditionnelle se transmet de génération en génération chez les peuples autochtones de la forêt. » Jean Biyiha n’utilise « pas de comprimés, aucun traitement moderne ». Ses médicaments se trouvent en forêt. « C’est mon hôpital, mon laboratoire, ma pharmacie », décrit-il. Feuilles, sèves, écorces, tiges, racines, fruits… les arbres n’ont plus de secrets pour « Docta ». Selon la maladie, il mélange, écrase, grille, brûle au feu de bois ou bout les ingrédients.

Mais, depuis quelques années, le travail du tradipraticien s’est compliqué. « Avant, je trouvais tous les produits dont j’avais besoin à dix kilomètres au plus. Ce n’est plus le cas. Tout est en train de disparaître », s’inquiète-t-il. Aujourd’hui, Jean Biyiha doit parcourir des distances de plus en plus longues et rester parfois plusieurs jours à la recherche de la feuille ou de l’écorce des arbres tels le bubinga ou le moabi.

« Arbre miracle »

Au Cameroun, du fait de la déforestation, la plupart des communautés autochtones qui dépendent de la forêt pour se soigner font face à la raréfaction, sinon à la disparition, de certaines essences. Entre 2001 et 2020, le pays a perdu 717 000 hectares de forêts primaires humides, soit 47 % de sa perte totale de couverture forestière au cours de la même période, d’après Global Forest watch.

Dans les villages, les centres de santé sont le plus souvent inexistants ou trop éloignés. Lorsqu’un habitant tombe malade, le premier médicament reste presque toujours la plante. Quand des complications surviennent, les populations se tournent vers le tradipraticien, vénéré dans ces zones. Les guérisseurs pygmées sont également très appréciés des autres Camerounais qui, depuis l’étranger, parcourent parfois des milliers de kilomètres pour les rencontrer. « Les Pygmées sont restés en osmose avec la nature. Ce serait un tort de leur demander de se moderniser. Mieux vaudrait comprendre ce qu’ils y puisent pour être en pareille santé. Ce peuple est à admirer et à copier », défend François Bingono Bingono, anthropologue et porte-parole des tradithérapeutes du Cameroun et d’Afrique centrale.

Des études ont permis d’inventorier plus de 500 espèces de plantes utiles à la pharmacopée traditionnelle, permettant « ainsi la prise en charge de nombreuses pathologies », note le docteur Thierry Simo Kenmogne, pharmacien et ethnopharmacologue, dans le Bulletin de médecine traditionnelle d’août 2020 du ministère de la santé publique.

Episode 2 Au Cameroun, la cartographie participative, « puissant outil » de reconnaissance des droits des Pygmées

Chez les Pygmées, certains arbres comme le moabi sont de véritables institutions. De son nom scientifique Baillonella toxisperma, il n’atteint sa maturité qu’à l’âge de cinquante ans, son diamètre atteint un mètre passé les 260 ans et il lui faut 600 années pour parvenir à une hauteur de 60 à 70 mètres. Ses usages sont aussi bien culturels, médicinaux qu’économiques. Et il joue un rôle dans l’équilibre des écosystèmes en procurant des fruits et des graines dont se nourrissent certains animaux comme les éléphants et les chimpanzés. Il fournit aussi des huiles et beurres très prisés. Cet « arbre miracle », comme le surnomment certains Baka, sert aussi de lieu de culte. Ses feuilles et écorces sont utilisées « pour soigner de nombreuses maladies telles que la typhoïde, les empoisonnements, le paludisme, les maux de ventre. Et ça fait fuir les sorciers », précise Jean Biyiha.

Cependant, dans de nombreuses zones forestières, le moabi se fait rare car il fait partie des essences les plus prisées sur le marché international des bois tropicaux. Jusqu’aux années 2000, l’arbre figurait dans le top cinq des essences les plus exploitées au Cameroun. Il est aujourd’hui relégué au-delà de la dixième place, traduisant une érosion de la ressource, selon Achille Wankeu, analyste forestier pour le Centre pour l’environnement et le développement (CED), une ONG locale. Comme dans les pays voisins d’Afrique centrale, une poignée d’espèces concentre l’essentiel des exportations, alors qu’une centaine sur les 300 recensées est commercialisable.

« Cœur brisé »

« Les exploitants n’épargnent même pas les essences utiles à la pharmacopée », déplore Achille Wankeu en citant comme autre exemple l’ekop (Brachystegia mildbraedii). Il plaide pour que le gouvernement, en collaboration avec les communautés, fasse l’inventaire des essences indispensables afin de suivre leur exploitation et d’interdire au besoin leur exportation. L’ONG milite également pour la valorisation commerciale d’autres espèces, la création de pépinières et une exploitation de la forêt plus durable. Pour 3,6 millions de mètres cubes de bois exploités en 2018, près de trois fois plus seraient restés sur les chantiers de brousse sous forme de « déchets », selon une étude du CED, parue en 2019.

« Lorsque je vois ces tas de troncs d’arbres coupés en désordre et abandonnés, j’ai le cœur brisé, témoigne Cécile Abama, guérisseuse et accoucheuse traditionnelle du campement Moungué, dans la région Sud. Nous prélevons juste ce dont nous avons besoin sans abattre l’arbre. On protège notre forêt depuis des siècles. »

A quelques kilomètres de là, près de la frontière avec le Congo-Brazzaville, au campement Soumbele situé dans la région Est, Daniel Dindo fait des va-et-vient en forêt sans parvenir à trouver toutes les écorces et feuilles dont il a besoin. Le président de la forêt communautaire souffre de paludisme, de toux et de maux de ventre. L’air hébété, il semble encore sonné par ce constat : « Nous sommes les premiers habitants de la forêt. Depuis tout petit, on nous a montré l’importance des plantes et les maladies qu’elles soignent. Chacun prend soin de lui sans rien payer. Je ne pensais pas que cela allait finir. Notre vie est en péril. »

Sommaire de notre série « Pygmées en lutte »

En 2020, le Cameroun a perdu plus de 100 000 hectares de forêts primaires humides au profit d’une agro-industrie intensive de palmiers à huile. C’est deux fois plus qu’en 2019. La communauté pygmée, qui représente environ 0,4 % de la population camerounaise, accuse un déficit d’éducation qui la rend très vulnérable face à d’énormes enjeux économiques. Notre reporteure Josiane Kouagheu est partie à la rencontre de ces Pygmées Baka, Bagyeli, Bedzang et Bakola pour comprendre comment ces peuples de la forêt s’organisent pour tenter d’inverser le processus de destruction en cours.

Episode 1 Au Cameroun, les Pygmées misent sur l’école « pour sauver » leurs forêts de la destruction
Episode 2 Au Cameroun, la cartographie participative, « puissant outil » de reconnaissance des droits des Pygmées
Episode 3 Au Cameroun, la pharmacopée des Pygmées et leur santé mises en péril par la déforestation


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